jeudi 4 août 2005

Imparfait

La lourdeur du rouge velours n’offrait à la fenêtre de sa chambre qu’une passion effritée pendue à un fil. L’espace était peu occupé; une chaise et une commode se dessinaient sous des piles de vêtements tantôt lancés à la volée, tantôt pliés avec un soin presque maladif. Les murs, jaunis par le besoin de nicotine qui le réveillait la nuit, portaient deux tableaux qu’il avait accrochés là, sans raison sinon le souvenir qu’il l’avait aimée un jour.

Le matelas cloué au sol avait senti des millions de fois son corps tombé des éreintements de l’alcool. Une silhouette de femme pesait parfois dans la balance sans toutefois faire assez de poids pour le dénuder; quelques minutes suffisaient amplement dans ces moments-là pour qu’il libère son besoin de jouir, peu convainquant de son désir de voir sa partenaire laisser libre cours à l’atteinte de ce point culminant.

Il n’occupait les autres pièces de son appartement qu’au besoin, prenant quelques minutes pour faire le plein dans la cuisine avant de sortir ou en rentrant, au plus un bol de céréales avant d’aller au boulot le matin. Sinon sa seule utilité était d’y retrouver l’ouvre-bouteilles et les verres. Il recevait les dames au salon quand elles restaient plus d’une nuit, les plus tenaces, espérant trouver le septième ciel la deuxième ou la troisième fois. La salle de bain avait preneur quand il y pensait, souvent tous les trois jours pour une douche et une fois semaine pour le rasage.

Il venait s’asseoir à ce bar, tel un animal racé, droit comme un pape et bien ancré sur son postérieur pour se faire voir, habillé des mêmes vêtements de la veille et du lendemain comme on le devinerait le jour suivant. C’est là qu’il avait rendez-vous tous les jours, avec celles qui partageaient sa vie, celles qu’il regardait bien droit dans les yeux. Il se nourrissait du regard de ces blondes au collet blanc, toujours bien mises et surtout bien fraîches. Celles avec qui il faisait une conversation cérébrale, de son fort intérieur du fond de leur verre.

On le connaissait bien, de vue ou de langage. On remarquait ses retards; non pas qu’il avait beaucoup d’amis, des connaissances tout au plus. Il faisait partie de ce décor où on le comptait au même titre que la bière qui était servie. À son arrivée, il parlait peu, en convenance pour les regards habitués aussi. À son quatrième verre, il devenait psychologue ou avocat du diable, selon son air d’aller, laissant beugler sa voix ravagée par la cigarette. Il réglait le sort du monde en faisant fi du sien.

Il parlait bien et son charme ne s’arrêtait pas là. Malgré la rougeur de leur coquille, on pouvait voir des yeux de jais ayant probablement percé des cœurs jusqu’à y voir le sang jaillir. Ses lèvres, bouffies comme son visage, laissait entrevoir une certaine sensualité quand il jouait des sourires à celles qui auraient vendu leur âme au diable pour y goûter. Le reste de son corps inspirait moins, ne respirant aucune sexualité, ni au bar, ni dans son lit, malgré la forme presque parfaite de ses fesses d’adolescent. Il avait perdu l’inspiration il y a longtemps et continuait de chercher l’amour sans pouvoir l’offrir.

Dans ses moments endiablés, les chaises du bar devenaient un podium pour qui voulait bien entendre sans être entendu. Une mer d’alcool où nageaient les mots à la perfection, dansant les uns avec les autres avec un synchronisme digne du médaillé d’or. Il impressionnait par la descente verticale de son verbe, figure qu’il s’était imposée et dont il était devenu le maître.

Il avait décroché on se sait plus combien de filles de leurs épingles, pendues à ses lèvres et imaginant les gestes plus forts que les mots, ce qui étaient peu dire, au pire à égalité. Elles étaient brunes, les blondes ayant déjà une place de choix sur ses lèvres. Il ne connaissait plus celle qu’il avait levée la veille, la détrônant sans qu’elle ait connu son heure de gloire. Il avait posé des questions, avait écouté des réponses dont il ne se souvenait plus et avait monologué sur l’état d’amour certain dans lequel il se trouvait après déjà une heure, parfois deux quand il était encore tôt. Elles se sentaient belles et désirables, une après l’autre, et elles oubliaient qu’elles avaient vu le même décor, une autre actrice, se disant que le scénario avait cette fois changé.

C’est dans l’intimité de sa chambre qu’il la trouvait. Il ne comprenait pas qu’elle soit là, elle, si belle. Il lui promettait, il se sentait si bien. Il perdrait du poids pour la garder, parce qu’il ne pouvait plus cacher les calories emmagasinées de ces blondes si délectables. Il les quittait pour elle, sans faute. Il écrivait déjà puisqu’elle aimait ses mots. Il goûtait qu’elle avait envie de lui. Il la désirait. Il déliait ses lèvres sur les siennes et soupirait en découvrant son corps satiné. Il la retenait, comme s’il avait peur qu’elle disparaisse.

Puis, quand il la chevaucha, il oublia qui elle était, ayant déposé le chapitre au fond du tiroir où débordaient les scénarios imparfaits, déjà avant de la rencontrer.

3 Comments:

Anonymous Marie said...

Je passe ici souvent sans jamais laisser de note, mais là, vraiment, j'ai le souffle coupé. Quelle écriture! Quel talent! Chapeau!

11:47 a.m.  
Blogger MARGUERITE ROSE said...

Je ne sais pas quoi vous répondre Marie, j'ai l'impression que vous parlez de l'écriture de quelqu'un d'autre tant c'est trop... Merci, vraiment, vous avez fait ma journée!

3:46 p.m.  
Blogger chrysalide said...

J'ai parcouru plusieurs textes de votre blog (découvert en passant par chez Bertrand). Je découvre donc et j'aime (tant les thèmes que l'écriture). Je voulais très simplement vous le dire ici.

2:15 p.m.  

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